L’état d’esprit « JUGAAD »

Une approche d’innovation frugale et flexible !

 

L'innovation Jugaad

L’innovation JUGAAD : Redevenons ingénieux ! 2013 / Navi Radjou, Jaideep Prabhu, Simone Ahuja

Tel que le dit Navi Radjou dans son livre, « JUGAAD est un terme hindi pouvant être traduit par débrouillardise. C’est tout simplement une façon de penser et d’agir en réponse à des défis. C’est un art de l’audace, de repérer les opportunités dans des circonstances défavorables, de trouver des solutions ingénieuses et improvisées en utilisant des moyens simples. En quelques mots, c’est faire plus avec moins. »

Cet état d’esprit débrouillard ne se limite pas à l’Inde. Il est largement pratiqué dans d’autres économies émergentes comme en Chine, au Brésil, ou encore au Kenya ou aux Philippines. Nous retrouvons aussi des traces de cette approche ingénieuse en Nouvelle-Calédonie avec des innovateurs qui mettent leur potentiel créatif au service de techniques abordables en termes d’usages économiques et populaires.

 

 

 

Les 6 principes JUGAAD

Ce « système D » à l’indienne est basé sur six principes :

 Rechercher des opportunités dans l’adversité

Les innovateurs Jugaad ont trois façons de trouver des opportunités dans l’adversité :

  • Recadrer les obstacles en autant d’atouts ;
  • Faire travailler les contraintes en leur faveur et s’adapter constamment à un environnement changeant ;
  • Improviser des solutions répondant aux défis rencontrés en cours de route.

 

  Faire plus avec moins

Les innovateurs Jugaad sont des maîtres de l’état d’esprit frugal. Cette frugalité représente une réponse rationnelle à la rareté généralisée dans leur environnement. Rareté du capital, rareté des ressources naturelles, rareté des talents et des gens qualifiés et rareté des infrastructures de qualité. Ainsi plutôt que de créer quelque chose de nouveau, les entrepreneurs Jugaad vont préférer réutiliser ou recombiner des technologies et des ressources existantes tout en tirant parti des réseaux de distributions déjà en place. Ces alchimistes des temps modernes vont trouver des solutions minimalistes qui offrent une valeur supérieure et améliorent la vie des gens.

 

  Penser et agir de manière flexible

L’environnement économique dans les marchés émergents ressemble à l’état des routes. L’extrême diversité, la volatilité et l’imprévisibilité de la vie économique dans ces pays exigent de la flexibilité de la part des innovateurs Jugaad, de penser en dehors des sentiers battus, d’expérimenter et d’improviser : ils doivent s’adapter ou disparaître.

Aujourd’hui, cet état de fait conjoncturel touche les entreprises occidentales. Les changements sont de plus en plus fréquents dans les projets et ceux qui savent mettre en application le précepte de Kent Beck « en accueillant le changement à bras ouverts plutôt que de le craindre et de le combattre » sont ceux qui tirent leur épingle du jeu. Ces changements influent sur les méthodologies de gestion de projet. Aujourd’hui, les techniques itératives et incrémentales supplantent, lors de petits projets, les phases de développement traditionnel plus linéaires. Les dynamiques Lean start-up en sont un parfait exemple. Elles offrent énormément de souplesse et mettent en avant la capacité de concepteurs des produits à « pivoter » sans cesse, en fonction des besoins du marché, de plus en plus mouvant. Ainsi les innovateurs Jugaad laissent la part belle à la flexibilité et à la sérendipité.

 

  Viser la simplicité

Les innovateurs frugaux se basent davantage sur les besoins du consommateur que sur leurs désirs pour concevoir des produits simples à utiliser et à entretenir. Ces entrepreneurs emploient une approche fonctionnelle de la conception des produits et des services. Ils tentent d’offrir des solutions raisonnables avec des fonctionnalités limitées. Les produits sont moins coûteux et donc plus abordables, ils sont plus faciles à installer et à entretenir et ils peuvent satisfaire un public plus large.

Les produits « low-tech » sont construits dans ce sens. Le territoire calédonien possède notamment un très bel exemple de produit, basé sur la basse technologie. Dernièrement la société « Aqualone » a sorti son produit du même nom qui suscite l’intérêt, dont celui de l’Etat de Californie. Il s’agit d’un système d’irrigation révolutionnaire qui fonctionne sans électricité et sans intervention humaine et qui permet de réduire la consommation en eau de près de 55%. Un gain de temps, d’argent et de rendement donc !

 

  Intégrer les marges et les exclus

L’inclusion est un impératif moral qui porte un sens économique dans les pays émergents. Pourquoi ? Parce que la rareté, la diversité et l’interconnexion poussent les innovateurs Jugaad à fonder des entreprises pour satisfaire les besoins des consommateurs et travailleurs marginaux. Ce principe permet de co-créer de la valeur avec les exclus, d’approcher les groupes marginaux comme nouveaux marchés ou d’étendre des solutions personnalisées à grande échelle grâce à la technologie. Est-ce encore à des années lumières de la philosophie occidentale ? Pas si nous devons répondre à l’augmentation des consommateurs occidentaux à faibles revenus. Pour illustrer le propos, nous saluons la très belle initiative du restaurant, « le reflet », à Nantes, où tous les serveurs sont atteints de trisomie. Sa jeune gérante, Flore Lelièvre, expliquait il y a quelques temps à l’AFP que « c’est un moyen de faire tomber les préjugés et que ces personnes ont beaucoup de choses à apporter ».

 

  Suivre son cœur

Les entreprises se réfugient dans les chiffres et délaissent l’intuition. Le cœur est le siège de la passion, de l’intuition et de l’empathie. Or, le monde est trop complexe pour être compris par l’esprit seul et la logique pure ne suffira pas dans un environnement imprévisible. Aujourd’hui les employés de la génération Y cherchent du sens dans l’accomplissement de leur travail. L’expérience utilisateur procure des sensations positives aux consommateurs qui deviennent plus volontiers enclins à l’achat d’un produit. Certaines entreprises, comme « HCL »[i], développent la création de « centres de passion » pour inciter les employés à discuter, à collaborer et où ils pourront valider une expérimentation rapide.

A l’heure où le développement personnel et la qualité de vie au travail sont devenus des enjeux pour les organisations, les changements à apporter sont multiples. Des sociétés, telles que « Zappos », aux Etats-Unis, considérée comme l’entreprise du bonheur, ont basé leurs modèles organisationnels sur les valeurs portées par leurs salariés comme « mettre du fun ! » ou « créer du Wow ! » pour le client.

 

Pour mettre en œuvre l’approche Jugaad de l’innovation, il ne suffit pas qu’une entreprise suive ces principes. Les dirigeants doivent comprendre quels changements humains, aux niveaux des postures et des comportements, sont nécessaires dans leur organisation. En effet, notre écosystème à l’occidental, qui fait la course à la productivité, nous a conduits à utiliser essentiellement l’hémisphère gauche de notre cerveau. Celui de la logique, du rationnel. Nous avons délaissé notre hémisphère droit, qui stimule notre créativité, notre intuition. C’est peut-être pour cela que le jeu prend de plus en plus de place dans l’entreprise aujourd’hui, comme nous l’évoquions dans notre article sur la ludification… Pensez, plus volontiers, « outside the box ».

 

 

[i] HCL Technologies est une SSII dirigée par Vineet Nayar, auteur du livre à succès « Les employés d’abord, les clients ensuite ». Ce leader charismatique a totalement changé le mode de management de son organisation à travers le travail collaboratif et une pyramide inversée. Vineet Nayar considère comme essentiel d’identifier les sources de passions de ses employés plutôt que les sources de satisfaction. Ainsi les employés d’HCL ont donc créé des communautés de passion par centre d’intérêt qui comptent à ce jour plus de 2500 salariés sur près de 55.000.

 

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